Monstres d’Oubli February 25, 2006
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Mails il [s'étonne] aussi de lui-même, de ne pouvoir apprendre l’oubli et de toujours rester prisonnier du passé…
De l’utilité et des inconvénients de l’histoire
L’homme, un monstre d’oubli, livré au jeu de la mémoire, du souvenir et, surtout, de ce qui reste, malgré tous les efforts, du “préjugé historique”. Peut-être devons-nous parler d’un impératif historique pour faire écho au catégorique, car il retient, dans ses allures, tous les traits de sa culture.
“Jette dans l’abîme ce qui t’alourdit!
Homme, oublie! Homme, oublie!
Divin est l’art d’oublier!
Si tu veux voler, si tu veux être chez toi dans les hauteurs:
jette dans la mer ton plus lourd fardeau!
Voici la mer — jette-toi dans la mer!
Divin est l’art d’Oublier!”
Nietzsche, Fragments poétiques, 1888.
Délassements February 25, 2006
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In media res… Cette scène, on ne sera pas surpris, dans la logique de la généalogie nietzschéenne, ne pourrait se produire que dans un cadre religieux ou théologique. Nietzsche représentera cette origine dans un récit, dans une narration, mais avec un changement radical de perspective et du point de vue:
“– A-t-on vraiment compris la fameuse histoire qui se trouve au commencement de la Bible — celle de la peur “infernale” que Dieu a de la science?. . .
L’ancien Dieu, tout “esprit”, tout grand prêtre, toute perfection, déambule dans son jardin; seulement, il s’ennuie. Contre l’ennui, même les dieux sont désarmés. Que fait-il alors? Il invente l’homme — l’homme est divertissant … Mais ne voilà -t-il pas que l’homme s’ennuie aussi? Dieu compatit sans réserve à cette misère, la seule qui affecte tous les Paradis: il créa aussitôt d’autres animaux. Première bévue de Dieu: l’homme ne trouva pas les animaux divertissants — il régna sur eux, il ne voulut même pas être un “animal” parmi d’autres. — En conséquence, Dieu créa la femme. Et, effectivement, c’en était fait de l’ennui — mais de bien autre chose aussi! La femme constitue la deuxième bévue de Dieu. . . . L’homme même était devenu sa plus grave bévue, il s’était créé un rival, car la science rend l’égal de Dieu, — c’en est fait des prêtres et des dieux, si l’homme s’adonne à la science!” [L'Antéchrist]
La version Nietzschéenne du Paradis terrestre s’oppose radicalement à celle de Kant dans ses Conjectures sur les débuts de l’histoire humaine et met en jeu une série de thèmes et de termes qui se retrouvent partout dans l’Å“uvre de Nietzsche: ennui, science, divertissement, etc. Alors que Kant, dans son analyse, choisit de séparer le premier couple humain du créateur, insistant ainsi sur la rupture entre le divin et l’humain et mettant en relief l’autonomie de l’action humaine, Nietzsche raconte le récit de la Bible du point de vue de Dieu, mais d’un Dieu qui échoue dans sa tentative de se créer un divertissement. Cette première inversion transforme le Paradis terrestre en l’Enfer de Dieu. L’enfer de Dieu met en scène, sous la plume de Nietzsche, une série d’échecs, une suite de créations manquées, toujours motivées par l’ennui et aboutissant à la rivalité entre l’homme et son créateur. L’enfer de Dieu est le premier et peut-être le plus important effet de la bêtise divine, de la bêtise aux sources de la morale chrétienne.
La communauté humaine, symbolisée par le premier couple, désigne pour Nietzsche le combat avec Dieu alors que pour Kant cette communauté avançait lentement, dans son autonomie, vers l’exercice de ses facultés et son Aufklärung. Cette structure narrative du récit adoptée par Nietzsche est significative parce qu’elle rejette, dans ses mouvements, les grandes thèses et hypothèses du christianisme inventé par Paul: le péché originel, la désobéissance, le statut du libre arbitre, etc. Au lieu de cette problématique, caractéristique de la théologie, l’analyse de Nietzsche, analyse surtout narrative, psychologique et biographique, se concentre sur une dialectique de la création et de la créativité, sur ce qui pousse à la création et du rôle joué par l’erreur, la bévue et la bêtise dans la création. Cette dialectique joue sur le va-et-vient entre l’ennui et le divertissement, entre l’ennui et le délassement. Mias le divertissement et le délassement dont il est question ici ne sont plus ceux de l’homme moderne, ceux de l’humanité soumise à la culture du travail et qui cherche ses loisirs dans un autre usage du temps. Bien au contraire, le divertissement et le délassement introduits par Nietzsche identifient le télos même de la philosophie dionysienne et de la morale de l’antiquité. Contre la bévue de Dieu et la bêtise teutonique, Nietzsche, à travers une autre histoire du christianisme, offre une alternative, une physiolohie et une moralité. Délassement [Müssiggang] traduit ici l’otium antique qui est l’idéal visé par Nietzsche et qui servira comme le mobile de l’écriture et surtout de la réécriture, synonymes de la philosophie du futur, de la philosophie de Dionysos.
“Théologiquement parlant — que l’on prête l’oreille, car je parle rarement en théologien — c’est Dieu en personne qui, sa tâche accomplie, prit l’apparence d’un serpent, sous l’arbre de la science: il se délassait [erholte] d’être Dieu… Il avait tout fait trop beau… Le Diable n’est jamais que le loisir de Dieu — au septième jour de la semaine.”[Der Teufel ist bloss den Müssiggang Gottes an jenem siebentem Tage.] Ecce Homo
Le récit de la Genèse, ici encore une fois est interprétée du point de vue de la motivation du Créateur, perspective qui révèle les failles de la création. La première création produit un objet figé, on dirait même une statue apollonienne. Pour l’animer, pour donner une vie à cette statue, le Dieu de la Bible se transforme en son autre, en sa négation, et le monde n’est désormais que son divertissement. Si le Diable est le loisir de Dieu, c’est que le monde créé est son enfer. Voici le grand effet de la bévue du créateur devenue bêtise. Dieu se perd dans sa première création parce qu’il n’a pas su ni pu subir l’ennui et le délassement. Par contre, le philosophe dionysien qui sera nommé aussi le poète du septième jour par Nietzsche, cherchera cet ennui. Le Dieu de la Bible, un peu comme l’homme pascalien, vit un manque qui le pousse au divertissement et à sa perte dans le paraître. Le diable, figure de ce qui anime le monde par la chute de Dieu après sa première création, l’autre de Dieu, est aussi son double et sa destinée dans la logique d’une création qui, pour Nietzsche, revient à un suicide involontaire: le Dieu de la Genèse, bien avant Paul et le christianisme, se donne la mort devant le spectacle de sa propre création. Ainsi, dans l’ordre généalogique des choses, la bêtise est d’abord une affaire de Dieu et, en second lieu, elle caractérise sa personnalité et sa destinée, et, du coup, elle informe le développement de la théologie et de la morale chrétiennes.
Si l’on songe que ce livre [Par delà bien et mal] vient après Zarathoustra, on devinera peut-être à quel régime diététique il doit d’avoir été conçu… On remarquera en tout, et surtout dans la forme, une même volonté délibérée de se détourner des instincts, qui ont rendu un Zarathoustra. Au premier plan vient le raffinement, raffinement de la forme, de l’intention, de l’art de se taire, — la psychologie est maniée avec une dureté et une cruauté avouées, — on ne trouve pas une seule parole indulgente dans ce livre… Tout cela délasse et réconforte: qui, pour finir, soupçonnera jamais quelle sorte de délassement est nécessaire, pour se remettre, après ce vrai gaspillage de bonté qu’est Zarathoustra?
“Par delà bien et mal, le livre de la philosophie de l’avenir, est le produit nécessité, surtout dans sa forme, par l’effet physiologique de l’écriture de Zarathoustra: il délasse Nietzsche, comme le Diable délasse le Créateur au septième jour de la semaine. Le retour à l’otium signifie l’abandon du christianisme en faveur d’une culture affirmative, d’une culture du corps comme le lieu de l’expérience du vécu, bref, un retour à la vertu antique. La seconde partie d’Ecce Homo se présente ainsi comme une réalisation de l’idéal de l’otium grâce à la lecture de soi. L’autobiographie du philologue dionysien raconte ses aventures avec les textes et les mots. Le miroir dionysien est ici le corpus, les fragments d’écriture et de lecture saisis tout au long d’une vie.”
Le dernier projet de Nietzsche, son Inversion des valeurs, est marqué par le triomphe de la re-découverte de l’otium de l’antiquité. Racontant son dernier voyage de Sils-Maria à Turin, Nietzsche décrit l’à chèvement de ce travail comme son ultime projet:
“Je ne quittais Sils-Maria que le 20 septembre, retenu que j’étais par les inondations; à la fin, j’étais depuis longtemps le dernier visiteur de cet endroit merveilleux, à qui ma gratitude fera don d’un impérissable nom. Après un voyage plein de contre-temps, et même après avoir manqué périr dans Côme inondée… j’arrivai dans l’après-midi du 21 septembre à Turin, mon séjour de prédilection éprouvé, ma résidence depuis lors… Le 30 septembre, grande victoire: achevé l’Inversion des valeurs; septième jour, loisir d’un dieu désÅ“uvré, le long du Pô. Le jour même, j’écrivis encore l’avant-propos du Crépuscule des Idoles, dont les épreuves à corriger avaient été mon délassement de septembre.”
Légers February 25, 2006
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Je n’ai pas réussi à publier ce texte comme commentaire, alors le voici, tel quel.
Je reviendrai sur la question de l’impératif historique dans une note à part. Pour l’instant, une ébauche de réponse. Pour ceux qui sont légers, ceux qui savent voler, il faut, à mon avis, retenir au moins deux pistes:
1. La première, qu’on retrouve dans Humain, trop humain et surtout Zarathoustra, renvoie directement aux ‘esprits libres’, en partie inventés par Nietzsche et qui lui sont nécessaires. Ces ‘esprits libres’ qui représentent des moments clefs de détachement, de séparation et surtout, de lucidité quant aux problèmes, leurs histoires et leurs généalogies.
On peut aussi rapprocher cette problématique de la tradition ‘spirituelle’ ou mystique et dans laquelle (pour simplifier un peu), l’oiseau, en se libérant de ses chaînes et reprenant le vol libre, représente tout ce que l’on sait.
2. La deuxième, tient aux associations, dans le corpus nietschéen, entre la lourdeur et l’allemand et de ce que Nietzsche désigne comme une ‘physiologie appliquée’ et les effets de cette physiologie dans l’histoire: “Ni goût, ni voix, ni talent: la scène wagnérienne n’a besoin que d’une chose: des Teutons!… Définition du Teuton: de l’obéissance, et de bonnes jambes… Il est profondément significatif que l’avènement de Wagner ait coïncidé avec celui du ‘Reich’: ces deux faits attestent exactement la même chose: de l’obéissance et de bonnes jambes. Jamais l’on n’a si bien obéi, jamais si bien commandé.â€? Wagner ainsi personnifie l’esthétique du ressentiment, cette esthétique qui n’est “en fait qu’une physiologie appliquée.” Son art, selon Nietzsche, n’existe que pour l’Allemand, que pour ce qui, dans la culture allemande est purement teutonique. Le caractère teutonique de cette culture livre, sous le regard exigeant de Nietzsche, les sources et les modalités d’une subjugation, d’une codification de la culture contre la vie et la nature. Ainsi, en premier lieu, la dimension teutonique de l’esprit allemand reproduit le caractère populaire de cette culture, comme l’art de Wagner et de tout art du ressentiment. Elle souffre de l’absence de l’influence de tout ce qui appartient au domaine de la morale des Seigneurs, de tout ce qui est aristocratique. Nietzsche, en effet, va jusqu’à déplorer l’absence de cette influence sur l’histoire allemande. “Je ne vois pas que l’on puisse rien faire entrer en ligne de compte qui ait eu effet aussi destructeur sur la santé et la robustesse des races, notamment chez les Européens, que cet idéal [ascétique]; on peut l’appeler sans exagérer la véritable catastrophe de l’histoire de la santé de l’homme européen. Tout au plus pourrait-on comparer son influence à l’influence spécifiquement germanique: je veux dire l’empoisonnement de l’Europe par l’alcool, qui jusqu’à présent est allé de pair avec l’hégémonie politique et raciale des Germains…â€?
Si, au-delà d’une simple équation entre l’ascétisme comme l’essence de l’esprit du christianisme, le germanique Nietzsche ne cessera de répéter sa critique de tout ce qui est allemand, c’est qu’au fond, l’esprit allemand incorpore, dans sa culture, dans sa physiologie et dans sa philosophie, les effets dévastateurs de ce qu’on pourrait appeler, faute de mieux, la circulation de l’obéissance comme principe d’individuation. Dans ce cadre, le teutonique exprime la physiologie déformée de l’esprit allemand sous la double influence de l’alcool et du christianisme. Wagner tient lieu de représentant de l’aboutissement de la culture allemande dans sa décadence. Mais, dans la philosophie, c’est Kant lui-même qui sera nommé par Nietzsche comme l’actualisation de l’esprit d’obéissance caractéristique de l’esprit allemand. Kant aura l’avantage de représenter deux tendances qui ont toujours habité l’esprit allemand, deux tendances qui allient religion et philosophie. Dans ce sens, Kant est pour Nietzsche l’héritier philosophique de Luther et de l’esprit de la Réforme:
“Car face à la nature et à l’histoire, face à l’immoralité foncière de la nature et de l’histoire, Kant était, comme le fut toujours tout bon Allemand, un pessimiste; il croyait en la morale, non parce qu’elle est prouvée par la nature et l’histoire, mais en dépit du fait qu’elle est constamment contredite par la nature et l’histoire. Pour comprendre ce ‘en dépit de’, on pourrait peut-être se souvenir de quelque chose de voisin chez Luther, cet autre grand pessimiste…â€?
Dans le pessimisme de Kant, Nietzsche voit la survivance d’une morale, d’une moralité qui, comme on va le voir, récupère et édifie l’obéissance en garant de toute moralité. Nietzsche met en question la validité et la légitimité du problème du mal tel qu’il a été pensé dans la tradition philosophique et surtout par l’éthique kantienne. Dans la perspective développée par Nietzsche, Kant exhibe une double appartenance, une double généalogie: d’une part, il est l’aboutissement de son siècle et, par conséquent, il porte les influences néfastes de la pensée de Rousseau et de son investissement de ce que Nietzsche nomme “la pensée du fanatisme moral”, et, d’autre part, Kant reste, malgré lui et malgré Rousseau, un penseur allemand, un pessimiste, et surtout, un héritier de Luther. L’importance de Kant consiste dans le fait qu’il a su traduire le double système théologique et philosophique en une éthique qui se fonde sur la nécessité d’obéir et qui, en fin de compte, identifie le progrès de l’esprit humain avec les effets de l’intériorisation de ce principe:
“La distinction personnelle, — voilà la vertu antique. Se soumettre, suivre, publiquement ou en secret, — voilà la vertu allemande. Longtemps avant Kant et son impératif catégorique, Luther avait dit, en partant du même sentiment, qu’il devait y avoir un être auquel l’homme pût faire absolument confiance, — c’était sa preuve de l’existence de Dieu, il voulait, de façon plus grossière et plus plébéienne que Kant, que l’on obéisse absolument, non à un concept, mais à une personne, et, finalement, Kant lui-même n’a effectué son détour par la morale que pour venir à l’obéissance envers la personne: c’est exactement le culte de l’Allemand…â€?
Kant, en fin de compte, ne fait que traduire l’exigence morale de l’esprit allemand en philosophie. Chemin faisant, il trahit l’esprit individualiste de l’antiquité et soumet la liberté de l’individu et de la société aux exigences d’une personne, ou de la figure d’une personne qui, pour Nietzsche, n’est que le Deus absconditus.
Enfin, une dernière citation (qui, à mes yeux, est capitale) pour une discussion future: “La loyauté de Dieu. Un Dieu qui est omniscient et omnipotent et qui ne se soucie même pas que ses intentions soient comprises par ses créatures, — est-il possible que ce soit un Dieu de bonté? Un Dieu qui laisse subsister pendant des millénaires des doutes et des hésitations innombrables, comme s’ils étaient négligeables pour le salut de l’humanité, et qui donne pourtant constamment à prévoir les plus effroyables conséquences en cas de méprise sur la vérité? Ne serait-ce pas un Dieu cruel, s’il possédait la vérité et supportait toutefois la vue d’une humanité qui se torture misérablement pour l’atteindre? — Ou peut-être est-ce quand même un Dieu de bonté — mais incapable de s’exprimer plus clairement! N’aurait-il pas assez d’esprit pour cela? ou d’éloquence? D’autant plus grave!…
Sur le ‘Dieu caché’ et sur ses raisons de se tenir ainsi caché en ne s’exprimant jamais qu’à demi-mot, personne n’a été plus éloquent que Pascal, signe certain qu’il n’a jamais pu se tranquilliser sur ce point: mais sa voix résonne avec autant d’assurance que s’il lui était arrivé de s’asseoir derrière le rideau. Il soupçonnait une immoralité dans le deus absconditus et ressentait la plus grande pudeur, la plus grande timidité à se l’avouer: aussi parlait-il en homme qui a peur, le plus fort qu’il pouvait.�
More Importing February 19, 2006
Posted by miladus in varia.add a comment
I guess this blog is quickly becoming a place holder for some of my old stuff. Of course pictures are missing…
And some of the entries in french from MovableType are messed up, but at least they are around.
Importing February 17, 2006
Posted by miladus in lectures.add a comment
Imported an old blog (for one of my classes) from MovableType. Not an entirely pretty sight… Bu at last most of the material is available for me to use again.
Manières de Lire November 3, 2005
Posted by miladus in nietzsche.add a comment
Une première petite mise au point quant à la lecture de Nietzsche.
Ce qu’on va lire sur ce site est né d’une fascination avec la géographie nietzschéenne (ses voyages, mais aussi sa géographie textuelle), avec la façon presque magique qui lui permet de jouer avec le discours philosophique et de le transformer, au fur et à mesure, en un discours consacré à une ‘casuistique de l’égoïsme’, une poétique de l’individu centrée en partie sur le corps et qui s’adresse au conflit éternel opposant l’idée à l’action, le religieux au social, la pensée aux contraintes de la violence, et la liberté aux exigences des institutions.
En un mot, c’est une certaine rhétorique, une pratique de l’écriture — rhétorique et écriture fortement investies par la lecture — qui constituent l’objet premier d’une analyse visant l’élucidation d’une machine textuelle et d’un dispositif discursif formés, d’une part, par le jeu de renvois et de citations, d’omissions et de projections, et, d’autre part, entre une typologie du lieu et une généalogie du religieux telles qu’elles informent la formation ou, du moins, la quête d’une identité.
C’est juste pour dire que la géographie imaginaire de Nietzsche, surtout évidente dans ses derniers écrits, et tout en exploitant les sites et les lieux de sa biographie (Nice, Sils -Maria, Rome, Turin, entre autres) met en marche une libre circulation de mots clefs, de concepts majeurs, de quelques questions récurrentes qui tracent, pour celui qui choisit de les suivre, l’itinéraire d’une pensée dans le cadre de ses déplacements, ses hésitations, ses préjugés et ses obsessions. Le corps et le pensable sont liés, d’une façon intime, dans la pensée de Nietzsche, et le voyage, comme le délassement et l’ennui, n’est qu’une figure du travail de la pensée.
Au cœur de cette constellation déterminante joignant le physiologique au philosophique réside, on l’aura deviné, le dieu Dionysos, l’ultime figure du philosophe occidental dans la géographie imaginaire de Nietzsche, mais un Dionysos en partie inconnu, et qui ne cesse de contester et résister aux idées reçues: un Dionysos soumis, dans les textes de Nietzsche, aux contraintes d’une inévitable cohérence narrative, évoquant les détails, ramassés ici ou là par le philologue érudit, dans la tradition mythologique, et qui accentuent les démarches d’un dieu étrange et étranger, souvent méconnu, d’un dieu puissant, grâce en partie à ses rapports privilégiés avec la terre, le corps et la nature. Le Dionysos de Nietzsche, au moins pour moi, émerge comme le nom d’une figure multiple, figure du déchirement, de la fragmentation et du retour, qui convergent tous sur l’autobiographique et le corporel. Cette autobiographie n’est pas seulement un narcissisme. Le Dionysos de Nietzsche fait surgir le parcours éloquent des styles au sein même du discours critique. Ainsi, le nom de Dionysos appelle toujours une philologie: philologie qui s’oppose à toute théologie; philologie comme la première étape de la généalogie, philologie contre la téléologie. Et la philologie, cela va de soi pour le philosophe dionysien, est inséparable de la physiologie, la grande ‘oubliée’ de la philosophie occidentale.
Retour au corps pour mieux lire le corpus philosophique. D’où l’importance de ces ‘choses mineures’, le climat, la nourriture, et tout ce qui a rapport au corps.
Mais l’identification à Dionysos présente quelques difficultés. Par exemple, comment expliquer, et ce malgré le discours sur l’intoxication et Dionysos dans La Naissance de la Tragédie, le rejet absolu de l’alcool? Comment rendre compte du fait que le dernier philosophe dionysien méprise ce qui est, pour la majorité des lecteurs, le symbole du dieu de l’ivresse et de la folie? C’est que Nietzsche s’identifie à un Dionysos qui est, si j’ose dire, plus proche de l’eau (et il va falloir préciser la nature de cette eau et son symbolisme), un Dionysos qui montre l’ivresse afin de faire surgir son rôle de modérateur, de celui qui sait tempérer les effets néfases du vin avec de l’eau.
L’eau — l’eau fraîche comme l’eau salée — constitue l’élément premier de la philosophie de Nietzsche. Observation banale, et même extravagante, mais il suffit de se rappeller les mots de Nietzsche lui-même: ‘La philosophie grecque semble commencer avec une idée extravagante: la thèse selon laquelle l’eau serait l’origine et la matrice de toutes choses. Est-il vraiment nécessaire de s’y arrêter et de la prendre au sérieux? Certes, et ce pour trois raisons…’
Mais Nietzsche, bien sûr, n’est pas Thalès. Dans son cas, l’eau, grâce à sa dimension dionysienne, permet au philosophe de contester le récit de la Création de la Genèse (entre autres) et ses interprétations théologiques, en insistant dans le cadre du récit et de ses suites, sur la nécessité d’une lecture narrative, soucieuse de comprendre et d’élucider les pulsions et les motivations individuelles déterminantes. L’eau, comme on le verra, trace une ligne de partage entre le philosophique et le théologique, entre la vérité et la dissimulation, entre la réalité du matérialisme et les illusions et promesses d’un au-delà . L’eau, c’est le jeu des frontières glissantes.
Si l’eau est l’élément premier de la philosophie, elle est aussi la figure principale d’un retour à soi, d’un individualisme radical qui exige que la philosophie se livre, pour trouver sa vérité, à l’analyse autobiographique, à l’étude de soi (une sorte de conversion, épistrophe). La philosophie, dans ce contexte, est comme une religion: son histoire n’est pas une histoire d’idées et de concepts seulement, mais le récit de quelques individus, de quelques âmes: Platon et Paul, Aristote et Luther, Descartes et Pascal, sont quelques noms qui ont décrit les mouvements de leurs âmes et ont ainsi inventé des cultes religieux et des écoles philosophiques.
La géographie imaginaire de Nietzsche est, en fin de compte, un retour au poétique, puisqu’elle suit et essaie de saisir, dans ses mouvements et ses gémissements, l’émergence de discours éloquents, de styles qui, dans leur réussite et leur postérité, forment le savoir, sa transmission et sa réception. Le génie de Nietzsche est d’avoir su raconter le récit d’un individu derrière chaque institution et de nous présenter l’histoire de la philosophie comme celle de la religion, c’est-à -dire celle des ambitions cachées et des tribulations d’individus. Le tournant narratif de la philosophie de Nietzsche explique aussi en grande partie la valorisation de la philologie comme méthode. Et si la philologie, dans ce sens spécifique, constitue la ‘méthode’ de Nietzsche, c’est que la méthode n’est plus méta-discours ni principe, mais plutôt fiction historique, ou plus précisément, fiction qui agence le découlement de l’histoire de la culture à travers la destinée et la fortune de l’homme dans son combat ambigu avec les mots. La philologie, relevant les glissements et les fluctuations du patrimoine culturel, repère les constructions et les tensions dans la formation des structures organisatrices. Bref, la philologie est toujours généalogie: retour à l’origine qui ne fait que fragiliser ce qui a été ou ce qui est supposé être. Et la philologie est l’autre absolu, la négation même de la théologie (qui est la philologie du prêtre): l’histoire de la vérité, dans l’Occident, est, dans ce contexte, le récit du conflit entre deux rapports avec la pensée et les mots. D’où la nécessité, pour la ‘philologie des âmes’ de mettre en cause la cohérence même si non la vérité des récits fondateurs, des origines.
A suivre.
Traveller November 3, 2005
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QUESTION IV
Of what sort is this traveller, who is this wayfarer?
Of whom shall I say that he is the perfect man?
ANSWER IV
Again you ask ‘Who is the traveller on the road?’
It is he who is acquainted with his own origin.
He is a traveller who passes on with haste,
And becomes pure from self as fire from smoke.
Know his journey is a progress of revelation from the contingent
To the necessary, leading away from darkness and defect.
He travels back his first journey, stage after stage,
Till he attains the grade of the perfect man.
Shabistari, Gulshan i Raz
Invisible October 30, 2005
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… But the invisible always is, and, because it always is, does not need to come to be seen.
Corpus Hermeticum, Treatise V, tr. Brian P. Copenhaver
Piété October 25, 2005
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… L’interrogation est la piété [Frömmigkeit] de la pensée.
Heidegger, La question de la technique
Homo Academicus October 17, 2005
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… When it comes to immaturity, students are scarcely a patch on professors.
Clifford Geertz, After the Fact




